" Christian, Pascal, vous êtes prêts ? Vous avez pris vos maillots de bain ? Arrêtez de vous
chamailler !
-Ouais, on arrive ! "
On se grouille: la m'am, quand elle parle sur ce ton, elle rigole pas, si on ne se calme pas, c'est le martinet qui va parler, qui va nous cingler les mollets ; Christian lui, ça le fait rire, je suis trop douillet pour m'en moquer.
C'est dimanche, on est en juin, bientôt la fin des classes, la vie est belle ! On va à la plage de Chafar avec les Rivière, les Dufour, leurs filles, des grandes, des crâneuses de 14 ans et 18 ans, le poste à fond, à écouter Antoine qui veut pas se faire couper les cheveux, Claude François et son jouet extraordinaire, et tous les braillards de l'époque.
La plage gigantesque de Chafar à 40 Km de Sfax où viennent régulièrement des chameliers laver leurs dromadaires, où les femmes se baignent tout habillées. Mes parents ont acheté une 403 pijo (Peugeot) bleu marine toute neuve, ramenée de France lors des vacances d'été ; nos turbulences incessantes auront d'ailleurs raison de la solidité du siège arrière !
Avec Christian nous passons nos journées à pêcher à l'aide d'énormes torsades faites d'algues les poissons piégés par la marée. Au retour, arrêt à Thyna, ville romaine où nous faisons des fouilles sauvages à la recherche de clous, de pièces de monnaie, de poteries, et autres antiquités. Je m'imagine en gladiateur, soldat romain ou quelque héros de péplum. Ma mère étant férue d'histoire, nous visiterons tous les sites archéologiques du pays, et Dieu sait si la Tunisie en est riche !
Au nord de Sfax, la plage rocheuse de la Sheba, (la jolie), au mois de février, des milliers de mimosas sont en fleur, des milliards de pompons jaunes éclosent, le bleu de la mer, le jaune des fleurs, je me gave de couleurs. On pêche sur des rochers immergés, de l'eau à mi-cuisses, un simple fil de pêche enroulé sur du liège, des plombs, des hameçons, des vers énormes, le fil sur le doigt pour sentir les touches, soudain quelque chose m'enserre la jambe, je bondis, un poulpe est accroché à mon mollet, aussi affolé que moi, nous partons en courant chacun de notre côté, fini la pêche, je bronzerai toute la journée !
Avec notre voiture, la découverte du territoire peut commencer, ce sera chose faite, le petit guide bleu à la main, ma mère nous explique l'histoire et la géographie. J'apprends mieux qu'à l'école !
C'est les vacances de printemps, on est à 140 Km au sud de Sfax, à Gabès dans la famille de Nordine, 1,80m, chauffeur routier, 90kg de gentillesse, ma mère est habillée en bédouine par les femmes de la famille, on prend des photos !... A table !... Nordine par politesse ne mange pas en présence de son père !... Méchouia, couscous au poisson, harissa et le feu dans la bouche ! L'après-midi, dans l'oasis il fait frais, la végétation y est dense, de la verdure à foison,... les cultures sont sur trois niveaux, au sol des céréales, du henné, des piments... ensuite les petits arbres, grenadiers, orangers, citronniers... pour finir, des palmiers dattiers. On boit du laghmi, sève du palmier qui une fois fermenté donne le vin de palme. Un sentier longe l'oued, des tortues d'eau douce se chauffent au soleil, nous arrivons sur un plan d'eau, assez important pour que l'on puisse se baigner, ça change de l'eau de mer ! le lendemain matin c'est le marché du centre ville, une forte odeur nous prend les narines, des monceaux de petits poissons séchés, sont exposés en plein soleil ! - Et toujours l'odeur d'huile d'olive, de mulets et d'épices. L'eau de Gabès étant impropre à la consommation, ma mère et moi, nous resterons malades pendant plusieurs semaines. (diarrhées et vomissements).
A peine rétablis, nous attaquons le désert de Tataouine, il fait au moins 40°, on roule les vitres fermées tellement l'air est chaud, pas de clim dans la voiture ; à Chénini de Tataouine, des habitations troglodytiques accrochées à la montagne, les gens y vivent dans un dénuement total, bien loin du modernisme naissant, impossible de se plaindre après ça ! M'man sera intransigeante, on ne réclame pas quand on a vu Chénini de Tataouine !
Plus au sud, à Douz, la route devient piste, le sable est de plus en plus dense, la 403 s'immobilise, les roues à moitié enfoncées, il nous faudra du temps pour la dégager, personne ne s'affole, le flegme Tunisien a pris le dessus !
Notre périple se poursuit par la visite de Matmata, un village bizarre, comme un champ de bataille bombardé, du vrai gruyère, les maisons sont creusées en cylindres dans la terre, un tunnel y accède, les pièces sont réparties le long des parois, on y monte par une corde ou une sorte d'escalier en palmier, je choisis la corde, on bois du thé avec les habitants, p'pa essaye de moudre du grain avec une meule qu'une femme fait tourner d'une seule main, il y arrive avec difficulté tant la pierre est lourde, je suis déçu, une femme serait-elle plus forte que mon père ? Impossible, il doit y avoir un truc, un secret qu'elle s'est bien gardée de lui dire, pour l'humilier, et ça les fait rire ! Elle n'a qu'à faire le soleil à la barre, on verra bien !
Après le repas au resto, j'adore aller au resto, on nous propose une promenade à dos de dromadaires, à chacun le sien, le mien a vraiment un air d'animal préhistorique ! Le pire est quand il se lève, un coup en avant, un coup en arrière, on est vachement haut ! Ou plus exactement " dromadairement haut " ! Nous prenons un chemin caillouteux au bord d'un précipice, les quadrupèdes imperturbables, eux, grimpent le sentier escarpé, pas large le chemin ! On tangue comme sur un bateau, le repas de midi lui aussi tangue dans mon estomac, je ne suis franchement pas très rassuré et je ne suis pas le seul ! Pour une fois !... Tout à coup, nous retenons notre souffle, à perte de vue nous dominons un désert de rocaille,
" un vrai paysage lunaire , dit maman.
Je la crois... si elle le dit !
...une immensité ocre... un camaïeu d'ocre !
- C'est quoi un camaïeu ?
- Regardez ce point blanc, perdu dans le lointain, c'est le marabout d'un saint !
- ...
- M'man, y'a des marabouts de saints sur la lune ?...."
En classe, je suis pratiquement le seul à connaître toutes les villes que l'on étudie. Vu l'activité incessante de mes parents, la 403 qui avale des kilomètres de goudron comme si c'était un interminable ruban de réglisse, je devrais être bon en géographie !...même pas !
Aujourd'hui la maîtresse nous parle de Kairouan, ville importante de l'islam, cinquième de Tunisie, fondée en 670 par le chef des conquérants arabes, Oqba ibn Nafii... etc...etc...
- Kairouan ? bien sûr que je connais !
On est en hiver, il ne fait pas chaud, on arrive dans la ville sainte, m'man a son inséparable petit livre bleu à la main, elle nous fait la lecture... « La légende dit qu'une source aurait jailli sous les sabots du chef arabe, à l'emplacement de la future cité... »... La visite de la grande mosquée s'impose, ma grand-mère, mémé Simone, est avec nous, ...« avec ses murs énormes et son minaret carré de trois étages.... »... La famille vient de temps en temps nous voir,... « Édifiée en même temps que la ville, elle fut plusieurs fois détruite... »... Les oncles, tantes, cousines l'été, les grands parents le reste de l'année. Tous les deux ans nous passons les " grandes vacances " en France, quel changement ! ... « L'édifice actuel remonte aux Aghlabides, IX e siècle » ... au début la traversée se faisait en bateau, le Ville de Tunis, le Ville d'Alger, le Ville d'Oran, ...« Ce genre de forteresse est typique de l'ancienne architecture religieuse arabe... »... à chaque traversée, je suis malade avant, pendant et après ! Ensuite en avion, la Caravelle de Tunis Air, accélération maximale, la bête se cabre et décolle, tout le monde est scotché au siège !... « L'immense cour dallée est capable, dit-on de recevoir 200 000 personnes ... »... De nouvelles sensations pas déplaisantes, quoique... « Eclairé par des lustres de grandes tailles, elle est remarquable par l'alignement de ses 414 colonnes de marbre ......et bla bla et bla bla ..........................Moi j'aime bien l'avion !