Popup

Pascal lionnet
Evolution I

Numéro de la piste Titre Classement Nombre d'écoutes Télécharger Ajouter à mon blog Actions
1 Evolution I
101 lectures
2 Evolution II
20 lectures

Tu n'as pas la bonne version de Flash pour utiliser le player Skyrock Music.
Clique ici pour installer Flash.

Le brouhaha assourdissant


Plus tard, on frappe à la porte, Saïd et monsieur Mokded entrent.
Monsieur Mokded ! A l'âge indéfini, homme à tout faire, chaouch en arabe, qui s'occupe de l'entretien au lycée où papa enseigne, il nous fera découvrir les us et coutumes du pays et sera un peu notre grand père de Tunisie.
Les rues recommencent à s'animer, la nuit tombe, une fanfare parcourt la ville, elle passera régulièrement pendant le mois de ramadan, pour notre plus grande joie nous pouvons la voir de notre appartement. Les musiciens sont habillés en rouge, ils ont fière allure ! Nous sortons, direction la " ville arabe ", à deux minutes. La " ville arabe ", première cité arabo- musulmane, protégée par des remparts, qui deviendra un véritable ghetto du temps des colons. Nous franchissons ces remparts par la porte principale, Bab Diwan, noire de monde, des ruelles si étroites que l'on marche en file indienne, je donne la main à mon père, quoi qu'il arrive, je ne la lâcherai pas ! Des odeurs de nourriture à l'huile d'olive, d'épices, de sueur, mélangées aux parfums entêtant des femmes, le brouhaha des transistors, des conversations... C'est la fête !

... Bondjourno ! Good'morning ! Françèse ? Italiano ? Espagnol ? Plaisir des yeux !.....
Les marchands de souvenirs nous interpellent, nous invitant à entrer, à voir toutes les splendeurs pas chères, prix spécial pour vous ! Des tapis, des babouches, des gargoulettes, des poteries de Nabeul jaunes et vertes, anciennes, du temps où je vivais à Sfax, des poteries dont se servait ma mère...

Le souk el-Attarine, souk des parfums et des épices, le souk des forgerons, des dinandiers, des tissus, papa connaît déjà, veut tout nous montrer, une halte au magasin de Saïd, qui nous promet des costumes sur mesure, dans les meilleurs tissus... j'ai envie de faire pipi.. la visite continue, des montagnes de gâteaux dans des échoppes minuscules, des serpentins oranges au miel, que l'on nous sert dans des sacs en papier beige, des gâteaux aux formes diverses, aux goût plus que sucré, on se gave, j'ai la tête qui tourne, j'ai peur !... Et j'ai envie de faire pipi !
J'ai peur de cette foule, de ces gens qui me regardent, me bousculent, me parlent sans que je ne comprenne. Les femmes m'apostrophent, « qu'il est mignon le Françaoui ! » Elles veulent m'embrasser, me tripatouiller, j'ai peur ! Monsieur Mokded est là pour me rassurer,
- Tu sais, en Tunisie, les enfants sont rois, personne ne te fera de mal...
- j'ai peur quand même !...
- ...
- Je voudrais faire pipi !
Je respire, enfin de l'air, je veux vite oublier ce labyrinthe, à chaque fois que j'y retournerai j'aurai peur, les ruelles désertes m'effraient encore plus, celles où l'on croise une femme voilée de son safsari, où un homme en burnous qui s'éloigne, j'ai l'impression que tout peut m'arriver, me perdre, que l'on m'enlève, ou je ne sais quoi, comme ce jour où avec papa nous allons chez Saïd, je décide d'être grand et lui lâche la main, je le suis à travers le dédale des rues, fier de moi, soudain je me rends compte que la personne qui me précède n'est pas mon père, panique à bord ! Au secours, je suis perdu ! Je vais mourir !
Je ne suis pas mort, personne ne m'a enlevé, en quelques secondes, il m'a rejoint, un petit sourire en coin !...Un jour moi aussi je viendrai tout seul dans la médina...
C'est au café de Paris où maman boit son premier thé à la menthe que je peux enfin soulager ma vessie... qui doit être aussi grosse qu'un ballon de foot !
" Il n'y pas d'alcool dans les bistrots ?
- On ne dit pas bistrot, ici, ce sont des cafés ! me reprend papa, la religion musulmane interdit de boire de l'alcool...
- Ok pour café... et la grenadine ?... "
Pas de gros rouge qui tache, pas de blanc limé, pépé ne serait pas content ...

Le lendemain, les " Françaouïs " sont un peu secoués, le sommeil fut agité, dormir sur un matelas en alfa, c'est un peu comme dormir sur un paillasson, les festivités ont duré toute la nuit, et à cinq heures du mat', l'appel à la prière, les bruits de la ville redémarrent, les voitures qui klaxonnent, la musique, tout le tintoin...
Ils ne dorment donc jamais ?

Fini la tranquillité de la rue Jean Jacques Rousseau à Oullins !
Sfax dont nous parlions tellement depuis quelques mois, est là, sous mes yeux, grouillant d'activité. A la fenêtre du troisième, je regarde ma nouvelle vie, tant de changements en si peu de temps...ce matin, p'pa nous emmène au marché à 10mn de la maison, face au port, un marché couvert, avec des arcades, comme la plupart des bâtiments, des têtes de mouton, de chèvres pendent dans les boucheries peintes en rouge, où des nuées de mouches se délectent.
" Tu crois que je peux acheter de la viande ? demande m'man,
- Bien sûr, elle est fraîche, elle est belle, on peut sans risque ! confirme p'pa."
A midi, ce sera poisson pour tous, des soles, un poisson aussi plat qu'une crêpe.
Sur les étals des poissonneries, des espèces toutes différentes, une odeur de mer incomparable avec celle fade des poissons d'eau douce du Rhône.
Les prix sont dérisoires, les légumes et les fruits magnifiques, m'man est comblée, en France, il fallait se priver ; seul bémol, il faut cuisiner à l'huile d'olive, nos palais aseptisés, n'ont pas encore l'habitude, ça viendra.
Le quotidien devient quotidien, les mois passent, de découverte en découverte, je me familiarise avec toutes ces différences, chez monsieur Mokded, j'apprends à manger avec les doigts, assis par terre autour d'un grand plat en terre, un bout de pain, un bout de viande, un peu de semoule, et hop, à la bouche, pas de fourchette, pas de couteau, pas de table, pas de chaises...notre maladresse fait rire, pour ma part je me débrouille très bien, maman a beaucoup plus de difficultés, elle a droit à une cuillère, à la maison, " on mange à la française" , pas question de déroger. Je découvre aussi toutes sortes de fruits, les dattes, les oranges, les figues de barbaries, la pastèque...
A l'école des s½urs " la mission ", fini les vacances, le maître fait l'appel, les prénoms sonnent comme les chansons du poste, Samira, Hatem, Khaled, Hamsa, Leïla, Fathi, Rachida... je suis en classe d'arabe littéraire, mon livre est ouvert devant moi, je sèche. Déjà pas doué pour la scolarité, c'est la catastrophe ! Je préfère aller en calèche ou en taxi vert et blanc à la plage du Casino, petit coin de sable, où la jet set sfaxienne vient se faire bronzer, n'ayant de Casino que le nom, un bar, une terrasse, une piste de danse, où le samedi soir on va danser le jerk avec l'orchestre Les Bond's, un concert de Pascal Danel en 1966 qui chante Les neiges du Kilimandjaro, c'est comment déjà la neige ?
Aujourd'hui... COIFFEUR !... Impossible d'y échapper ! P'pa a fait son armée en territoire colonisé d'Indochine, il était " coiffeur " à bord du Pasteur, (paquebot qui transportait les troupes françaises), métier qu'il n'avait jamais exercé auparavant. Le voyage durant trois mois, il a eu le temps de faire SON apprentissage... ! Les " outils " à la main, tondeuse, rasoir, ciseaux et peigne, mon frère et moi, nous sommes gentiment invités à venir nous asseoir sur la chaise de " torture " ! Le seul choix qu'il nous reste, c'est d'être prem's ou deuz' ... bagarre !... perdu, je m'y colle ! J'ai l'impression que la tondeuse m'arrache la peau, j'ai des cheveux plein les yeux et le dos qui gratte à mort, la balayette me fouette le visage, je n'ose me regarder dans la glace, si seulement Christian pouvait arrêter de rigoler ! On verra bien tout à l'heure ! A bord de son bateau, p'pa n'a appris qu'une seule coupe, la coloniale, court devant, rasé derrière, et bien dégagé sur les oreilles ! Deux feuilles de choux de chaque côté de la tête, vas plaire aux filles avec une tronche pareille ! Mais c'est ça ou le « salon de coiffure local »... ce qui revient au même !
Après quelques mois nous quittons le centre ville pour un petit immeuble plus tranquille, moins bruyant, l'immeuble Combremont ; le déménagement se fait sur une charrette tirée par un mulet, le peu de meubles, les lits et les matelas sont savamment entassés, mon frère à côté du charretier et moi juché au sommet à faire l'andouille, mes parents suivent en bus, effectuant ainsi environ 3 km. On y restera 2 ans, changeant deux fois d'appartement, fini l'école des s½urs, je suis à l'école Cachard , à mon grand soulagement à l'époque, je n'apprends plus l'arabe, à mon grand regret aujourd'hui, j'aurais dû continuer.
Dès qu'il fait beau, nous mangeons sur la terrasse de l'appartement, à l'ombre des palmiers. C'est l'été, il est 14h, tout est calme, la torpeur quotidienne s'est installée, à l'heure de la sieste, le temps s'arrête, plus rien ne bouge... sauf... que je suis toujours à table à finir mon assiette, le reste de la famille ayant depuis longtemps déserté ma compagnie, me laissant seul, à mâchouiller et remâchouiller ces aliments qui s'obstinent à ne pas vouloir rejoindre mon estomac. Manger m'ennuie profondément, chaque repas est un calvaire, je pèse trois fois rien. Je vais voir maman pour négocier une fin de repas ... : « Qu'est ce qu'il reste dans ton assiette ? »...- Je sais pertinemment que si je dis « pas grand-chose », je vais devoir finir, et si je dis « beaucoup », je devrais encore manger, ce qui est « kif kif » ! Même pas un chat à qui refiler mes restes ! Je retourne à mes interminables mastications, attendant que tout le monde s'endorme pour tout mettre à la poubelle ! Plus tard, le toit plat de la villa Gharbout accueillera, pour la plus grande joie des oiseaux, le pain d'épices « infect » de mes goûters !... Depuis, j'ai résolu le problème, je mange tout et n'importe quoi en 4 minutes chrono !
[ Ajouter un commentaire ] [ Aucun commentaire ]

# Posté le mardi 07 octobre 2008 11:30

Modifié le mercredi 08 octobre 2008 01:35

Et Dieu dans tout ça !




Tous les dimanches matin, branle bas de combat, m'man nous habille de propre, comme tous les jours du reste, mais là ce sont les habits du dimanche et pas ceux de la semaine. Tirés à 4 épingles les frangins, beaux comme deux sous neufs, eau de Cologne à tous les étages, chemise blanche à manchettes, blaser bleu marine, socquettes immaculées et chaussures qui brillent, deux mannequins de catalogue ! Nous partons pour la messe, dans la grande église, un bâtiment moderne, gris, triste, un cube de béton !...Personnellement, je préfère l'architecture des mosquées, beaucoup plus belles avec leurs minarets et leurs dômes, qui représente la voûte céleste. Dans l'église, je m'y ennuie à mourir, la voix du curé résonne, je ne comprends rien à ce qu'il raconte, debout, assis, debout, avec Christian et les copains, on fait les andouilles, les adultes font des cchhuts ridicules, fou rire à se tordre, impossible de s'arrêter, on va morfler à la sortie. Un jour, je suis malade, j'ai trop mangé de chocolat, je vomis, ça fait désordre, j'ai le droit de finir la messe dans la sacristie, je devrais vomir à chaque fois!
Le jeudi, de 9 à 10, c'est le cathé chez les soeurs, je ne suis pas très convaincu par leurs histoires : Jésus est fils de Dieu, normal, quand on est enfant, son père c'est Dieu, sauf quand il distribue des baffes. Mais pour moi, c'est Joseph ! Puisqu'il est là dans la crèche avec Marie le b½uf et l'âne. Le Dieu du ciel, lui, voit toutes les bêtises qu'on fait. Même caché, tu ne lui échappes pas. Quand je suis dans la salle de bain et que je fais couler l'eau en lisant Mickey, maman croit que je me lave; Dieu, Jésus, Marie, Joseph, St Pierre et tous les autres, peut-être même tous les gens qui sont au paradis savent que je ne fais pas ma toilette, je m'en tape, jamais personne n'a rien dit. Un jour, y'a longtemps, le père curé a entendu Dieu lui parler, c'est pour ça qu'il est curé du reste, ça me fout la trouille, si Dieu me parle un jour, je serai obligé d'être curé ? Le grand frère de Rémi dit qu'il est schizo, schizophrène c'est une maladie où on entend des voix. J'ai pas envie d'entendre des voix. Y paraîtrait même que Dieu lit dans nos pensées, ça, c'est la meilleure ! Dieu est le plus grand espion du monde, mieux que James Bond 007. Je m'entraîne à penser à rien, c'est pas facile ! J'essaie de rester le plus longtemps possible sans penser, je ne tiens pas longtemps. Je n'aime pas bien ça, je soupçonne une entourloupe, une façon de nous culpabiliser et de nous faire rester sage, un pacte entre les prêtres et les parents.
Heureusement Dieu pardonne tout. Comme dit Simon, « grâce à Dieu, Dieu est grand ! » Samir, qui va à l'école coranique, répète toujours « Allahou Akbar », ce qui veut dire aussi Dieu est grand.
" Maman, Dieu il est grand comment ? "
Je n'arrive pas à dire :" Mon Père " ni " Ma S½ur "...impossible...mon père c'est mon père et je n'ai pas de s½ur ! Je n'aime pas non plus raconter mes sottises au curé, les plus grosses, je ne les dis pas. Déjà que Dieu est au courant, C'est le prêtre qui récite à ma place le Notre Père et le Je vous salue Marie de la confession, je lui promets de les apprendre par c½ur, ce que je ne ferai jamais. Je connais un mot nouveau, excommunié, quand je serais grand, je vais me faire excommunier, au moins je serai tranquille. Pour l'instant, je prépare ma première communion, je ferai les autres aussi, pour le folklore et les cadeaux...et pour faire plaisir à Dieu, des fois que...
Prenez et mangez, ceci est le corps du Christ ! L'hostie reste collée au palais, ne pas mordre dedans... sauf quand je suis en colère, que j'ai demandé au Petit Jésus d'avoir une bonne note en compo, et que le miracle, comme d'ab ne s'est pas produit.
Le corps du Christ. ! Déjà, le Christ, il était pas comme ça, de l'eau et de la farine, le seul bonhomme blanc que j'ai vu, c'est le bonhomme de neige, ensuite pourquoi qu'on le mangerait ? On l'a expliqué au cathé, c'est pour recevoir le Christ en soi...Et pourquoi faire ?.... C'est dégueulasse ! J'ai dû réciter deux avés et deux paters, que je ne connaissais pas, lorsque j'ai donné mon point de vue à la bonne s½ur.
Dans la coupe dorée, le sang du Christ. C'est du vin, tout le monde le sait, le curé, il en profite pour picoler. Pépé il aurait pu faire curé.
Christian est louveteau, chemise et short bleu, béret plus insigne, j'ai essayé une fois, je préfère rester à la maison, l'uniforme ne m'attire pas.
[ Ajouter un commentaire ] [ Aucun commentaire ]

# Posté le mardi 07 octobre 2008 11:35

Modifié le mercredi 08 octobre 2008 01:35

La terre a des frissons...





Le jeudi après midi, je prends des cours de math chez une vieille bonne femme française, afin d'améliorer mes performances scolaires, qui sont catastrophiques. On dirait une sorcière, tout est vieux chez elle, l'appartement est sombre, les meubles sont marrons et ça sent le renfermé. L'hiver, elle a une bouillotte sur les genoux qu'elle n'arrête pas de triturer, ça m'exaspère profondément, je n'écoute pas ce qu'elle me raconte, je m'en fous, je n'ai qu'une hâte, rentrer jouer chez moi.
J'arrive à la maison, c'est un peu la panique.
" Tu as senti le tremblement de terre ? me demande maman,
- Pardon ? C'est quoi ça ?
- Un tremblement de terre... la terre a bougé ! C'est comme un frisson qui secoue la région...
- Ah bon, la terre a froid maintenant ?
- J'étais en train de repasser...
Il faut toujours qu'elle repasse tout m'man, le moindre bout de tissu doit être défroissé, aplati, et rangé au carré dans l'armoire! Pareil pour ses cahiers de comptes, ils sont tenus à la perfection, écrits à l'encre bleue, avec les pleins et les déliés, tous les chiffres bien alignés, sans tache ni rature, la comptabilité au jour le jour au millime près, tu veux savoir le prix de la baguette le 8 novembre 1957, pas de problème, tout est là. Sa vie en chiffres ! P'pa lui c'est le bristol, il prépare tous ses cours de gym sur des fiches couleurs à carreaux, pour chaque agrès une couleur, le jaune pour le sol, le bleu pour les barres parallèles, etc, il dessine des petits bonhommes en train d'exécuter les mouvements...
- Tu m'écoutes !... Je repassais donc.... Quand le grenadier du jardin a été pris de la danse de St Guy, un grondement sourd, je ne savais pas quoi faire... même pas le temps de réagir... plus rien, le calme complet, ça n'a duré que quelques secondes. "
Christian et papa ont senti eux aussi le tremblement de terre, le lycée de p'pa a été évacué, créant un mouvement de panique, moi, rien, nada, la terre a bougé et je n'ai pas connu ça, je suis furieux, tout simplement parce que j'étais dans le bus, un bus tellement vieux, tellement pourri, déglingué, qui vibre comme une vieille cafetière. Le lendemain, tout le monde parle du séisme, moi aussi, je l'ai ressenti, je le sens à chaque fois que je prends le bus !
Le lundi, c'est toujours la lessive, sur le toit en terrasse, ici pas de tuiles rouges, pas de grenier, des terrasses blanches sur toutes les maisons. Dans la buanderie, un bac rectangulaire en zinc, une sorte de mangeoire sur pied, de la poudre, un peu de bleu pour le blanc, de l'huile de coude et surtout beaucoup d'efforts ! L'été, on crame, à peine le temps d'étendre le linge, il est déjà sec.
Souvent le soir, nous jouons au nain jaune, au menteur, à la bataille, j'aime pas le jeu, je perds trop souvent à mon goût, même quand je joue à la Chkoba, qui est un jeu de cartes arabe, les cartes me glissent des doigts, impossible de les tenir comme le font les autres, un éventail parfait, bien en ordre, quel ordre ? Christian m'explique pour la énième fois en regardant mon jeu ! Exaspéré, je jette les cartes et pars jouer dans ma chambre. Ce que je veux, c'est faire comme dans les films, m'habiller en cow-boy, mettre les pieds sur la table et gagner beaucoup d'argent en buvant du whisky !
Comme de bons " cherzauditeurs " ! La radio est allumée toute la journée, seul lien direct avec la France. Des infos qui ne veulent pas dire grand-chose pour moi, la vie française évolue à son rythme, la tunisienne est tellement différente. Nous écoutons le soir, des pièces policières radiophoniques, des romans noirs à suspense qui me donnent des frayeurs !... On est tous les quatre, assis à la table de cuisine, bien propre, bien débarrassée après avoir soupé. Le « poste- radio- transistor à pile Wonder » trône au milieu, comme un objet précieux, la lumière au dessus, le reste de l'appartement plongé dans le noir... C'est l'hiver, il ne fait pas chaud dans la maison. La radio grésille, la réception des ondes n'est pas très nette, cela ajoute à l'ambiance !... Un cadavre est retrouvé dans l'eau, en partie mangé par les poissons, il manque la tête... Des descriptions qui me glacent, pourquoi j'écoute ? Et si l'assassin était dehors ? Qu'il attende qu'on s'endorme pour entrer dans la maison, m'enlever et me jeter en pâture aux mérous ? (J'en ai vu au marché, ils sont gigantesques !). Chacun visualise son histoire, la mienne est terrifiante ! J'ai envie d'aller me mettre au fond de mon lit, sous les couvertures, « va te coucher, tu dors à moitié ! » me dit 'man. Ça va pas ? Et quoi encore ! Peut-être faire le tour du quartier tout seul dans le noir ! ... J'attendrai la fin de la pièce, on ira tous se coucher ensemble, non sans avoir, au préalable, regardé sous le lit, des fois que...Avec mon frère, nous avons trouvé un système ingénieux, imparable, les interrupteurs en porcelaine ont un petit téton, en haut pour allumer, en bas, pour éteindre. On a attaché une ficelle au téton, relié à la porte, si quelqu'un entre en pleine nuit, il allume ! Je peux enfin dormir sur mes deux oreilles... en feuille de choux ! (Ce qui dans la réalité m' a toujours paru impossible !). Un jeu consiste aussi, une fois dans le noir, à laisser pendre la main hors du lit le plus longtemps possible ! Là aussi je perds à chaque fois !
C'est Noël, le premier, une branche de tamaris remplace le sapin, de rares décorations, quelques guirlandes, quelques boules, pas de neige, les rues de Sfax ne scintillent pas de mille lumières, la famille de Lyon nous manque un peu, la lettre au Père Noël est écrite, expédiée, certains cadeaux mettront du temps à arriver, on les aura après les fêtes, ils viennent de France par colis postaux, côté jouets à Sfax, c'est pas top ! La veillée se passe entre nous quatre. Alléluia le Petit Jésus est né, il faut vite aller dormir pour avoir les cadeaux au pied du " sapin " demain matin ! (Il y en a quand même, les plus beaux arriveront, hélas, plus tard !)
Le réveillon du Jour de l'An se fait chez des amis, les Dufour et les Rivière , rien de vraiment festif, un peu d'ambiance mais rien à voir avec la France.
Un colis est enfin arrivé, il faut aller le chercher, je bous d'impatience, je suis dans un taxi avec Christian et mon père, on roule le long des remparts, direction la poste. Un grand bâtiment moderne avec une énorme décoration en fer forgé sur la façade ; j'ai une dent qui bouge depuis quelques jours, ça m'agace de plus en plus ; assis à l'arrière, je mordille le plastique du siège avant, lorsqu'une charrette fait un brusque écart... coup de frein !... crack ! Oup's ! J'ai failli avaler ma dent... super ! La petite souris m'apportera au moins 500 millimes, peut-être même un dinar ! De quoi m'acheter des 'glibettes' (pépites), des cakis (cressins) et du zgougou (graines du pin d'Alep). En rentrant à la maison, avec notre précieux chargement, nous passons sous un arc de triomphe, fait de bois et de contre plaqué peint, des ouvriers l'ont érigé pour la venue du président Habib Bourguiba à Sfax. Véritable héros de l'indépendance, il est vénéré, adulé, le Charles de Gaulle de la Tunisie, C'est « l'événement ! » Il n'a pas plu depuis quatre ans, la sècheresse est totale, le jour de sa venue, il tombe des cordes, la foule est en liesse, euphorique au bord de la route à l'acclamer, Ya Ya Bourguiba ! Ya Ya Bourguiba ! On scande la mesure avec les mains, les youyous des femmes résonnent sous la pluie battante. Le chef suprême fait une entrée triomphante ! Je vois " mon " président, en vrai, pour la première fois ! J'ai envie de le saluer comme le grand Charles à la télé, il nous fait signe de la main, je suis au garde à vous, je suis un soldat de la Tunisie, le cortège s'éloigne, la foule se disperse, on retourne jouer avec le château fort et les soldats en armure du fabuleux colis !
[ Ajouter un commentaire ] [ Aucun commentaire ]

# Posté le mardi 07 octobre 2008 11:36

Modifié le mercredi 08 octobre 2008 01:36

C'est dur la gym...




Papa est un gymnaste, un vrai ! Je l'ai déjà dit, mais j'aime le répéter. En dehors de ses cours au lycée, il enseigne la gymnastique aux enfants orphelins du " village des enfants de Bourguiba ". C'est à cette époque que Christian et moi nous découvrons " la gymnastique " , je peux enfin faire comme papa ! Enfin, j'essaye !..... La rigueur des entraînements, les difficultés à évoluer dans l'espace, chaque agrès et son lot de souffrances, la barre fixe qui arrache les mains, les barres parallèles, les anneaux, même les exercices au sol sont sources de bobos ! Les chutes sont fréquentes, vu ma musculature hyper sous développée, je dois fournir des efforts surhumains pour être à la hauteur et faire honneur. Dans l'ensemble, je ne me débrouille pas trop mal ! Nous participons aux démonstrations sportives sur les stades, très prisées en Tunisie, seuls Français parmi les élèves, on se sent totalement à l'aise.
J'apprends à nager en m'élançant du plongeoir au Casino, 10 mètres de profondeur au moins, une bouée à la taille, la tête la première, je plonge ! Une arrivée parfaite dans la mer, la bouée reste à la surface, refusant obstinément de me suivre, je passe à travers, direction les abysses ! Paniqué, papa se jette à l'eau pour me repêcher, mais j'ai déjà regagné la surface et nage comme un poisson pour regagner le bord, je n'ai plus jamais eu besoin de bouée ! La natation sera mon deuxième sport, bien que craignant par dessus tout l'eau froide !
Juin 65, nous embarquons sur le Ville de Tunis, deux ans après notre arrivée, nous retrouvons la France, Marseille, Lyon, Oullins, Brignais, la famille pleure, on s'embrasse, c'est des « qu'est-c'que vous êtes bronzés , vous avez bonne mine, Pascal n'a pas grossi ? » « Et non Pascal n'a pas grossi, et gnagna et gnagna !» Revue de détail, on a grandi, maigri, un peu vieilli, bref tout le monde a changé et je m'en fous un peu, j'ai hâte de retrouver le Bibi, la télé, la baguette craquante enroulée dans le torchon à carreaux rouges qui prend l'odeur du pain, le saucisson, les chips, le verre d'eau du pépé, de me replonger dans les fades odeurs de France!
L'été se passe entre les deux familles, les jours sont comptés, pas un de plus chez l'autre, faire gaffe aux sensibilités... on retrouve les cousines et les copains des HLM, grosse différence de mentalité, au mois de septembre, à Oullins, c'est presque l'automne, il pleut souvent, il fait froid, vivement Sfax, la plage, le soleil, la Tunisie nous manque !
On refait le coup des adieux, le train, le bateau, le train, la 4CV, et la maison !... Pas pour longtemps !
Re-re-déménagement, des cartons plein la maison, cette fois ci, c'est un camion qui embarque le tout, villa Gharbout , de plus en plus loin du centre ville, une nouvelle école, le groupe scolaire français Albert Camus, quartier El Boustan (le jardin). J'ai grandi, j'ai 10 ans, je suis presque adulte, que je crois ! Les Goubier sont nos voisins, je joue avec leur fils Frédéric, qui est dans ma classe, c'est un intello, normal, sa mère est instit', c'est p'pa qui dit instit', je trouve que ça fait bien. Des fois j'en ai marre de côtoyer tous ces enseignants, vu mes performances scolaires, j'ai plutôt envie de les fuir, surtout lorsqu'ils me questionnent sur mes résultats, y'a pas de quoi s'éterniser ! - Et eux dans leur classe, ça se passe bien ? – Alors Pascal, on t'a posé une question ! Ça, c'est maman qui insiste ! Je suis rouge comme une tomate, de honte et de colère ! Comment leur expliquer que le vrai savoir est en dehors de l'Education Nationale !
Avec les Goubier, nous allons à l'école dans leur voiture, une Frégate beige. Je veux crâner. J'embête les s½urs, Catherine et Martine, je leur dis des gros mots, des tonnes de gros mots que m'ont appris les grands du collège, je n'en connais même pas la signification tellement ils sont gros, leur père ne tarde pas à rectifier le tir, mon oreille gauche s'allonge de plusieurs centimètres et reste rouge pendant un moment, je maudis les grands, je resterai petit toute ma vie ! P'pa et m'man en remettent une couche, ils sont confus : « m'sieur et ma'm Goubier sont tellement gentils ! me dit m'man, tu me fais honte ! »
Comme je ne fais pas grand-chose à l'école, faire signer le carnet de correspondance est un moment très délicat, maman est désespérée, elle qui travaillait si bien en classe, ce n'est pas de ma faute, impossible de retenir la moindre leçon, la moindre récitation, la dernière, je l'ai recopiée dix fois en punition, je l'ai sue pendant deux jours, après plus rien, comme un grand coup de balai, allez hop, on fait le ménage, elle est comme moi, on n'aime pas être enfermé, assis pendant des heures à attendre les récréations ou les vacances. Je dessine beaucoup, j'aime ça, mais dessiner ne mène à rien me dit la maîtresse ! Une petite voix me dit qu'elle se trompe !
A la fin de l'année, c'est la remise des prix et la fête de l'école ; pour les prix, je n'y pense même pas ; les meilleurs ont droit au dictionnaire enrubanné, chacun a sa récompense, je m'en fous de leur livre, toutes les semaines on achète le journal de Mickey au kiosque de Bab Diwan, c'est mieux que leurs bouquins ! La revanche vient lors de la démonstration de gym, les meilleurs c'est nous, les frères Lionnet, ils peuvent s'accrocher les autres, pas un qui nous arrive à la cheville ! P'pa présente ses champions, on épate la galerie ...Pour une fois !
En dehors de l'école, les bandes s'organisent, on se bat en se lançant des pierres, les françaouïs contre les arabes, sorte d'Intifada avant l'heure, heureusement il n'y a jamais de blessé, si une fois Christian a reçu une pierre, papa a chopé l'agresseur, il lui a mis des baffes, après il a fallu s'expliquer au commissariat.
Mes copains d'alors s'appellent, Guy, Lotfi, Simon, Enrico, Mohamed, Mardochaï, Frédéric... l'intercommunalité est de rigueur, acceptation des différences sociales, ethniques, et religieuses.

...La goulette, fief des juifs de Tunis, station balnéaire où grouille une populasse sans discrimination, restaurants et gargotes préparent le poisson grillé, les bricks à l'oeuf, la khémia, les fricassées... un festival d'odeurs d'huile frite, de pots d'échappements, de musiques aux chants langoureux, de jasmin, de rabatteurs en tous genres, repérant le chaland pour déguster la salade tunisienne, la chakchouka, et moult plats arabojuifs aux saveurs épicées. Après avoir quitté les souks, revu notre maison, qui n'a pas changé, rue Napoléon, rebaptisée rue du Hijaz, les villes du bord de mer, La Goulette, Salammbô, le Kram, Carthage, Sidi Bou Saïd, perché sur une colline, vue imprenable sur la baie de Tunis, bougainvilliers multicolores débordant de toutes parts, village de lumière aux murs blancs et fenêtres bleues, du bleu qui éloigne les moustiques et du blanc qui repousse la chaleur des étés torrides, Anita est aux anges, veut tout photographier, elle fera des centaines de photos, qui me servent actuellement dans ma peinture.
[ Ajouter un commentaire ] [ Aucun commentaire ]

# Posté le mardi 07 octobre 2008 11:36

Modifié le mercredi 08 octobre 2008 01:36

Le ciel est marron...




Mois d'avril, mois des tempêtes de sable !
Il est 16h, au Monoprix, seul et unique magasin «grande surface» de Sfax, mes parents font leurs achats. En sortant, il fait sombre, le ciel est marron, la lumière est bizarre, je sens que je vais encore avoir la trouille. Venant de la médina, un énorme nuage jaune avance à grande vitesse, un cataclysme semble se préparer, c'est peut-être la fin du monde. « Je n'ai pas fait ma punition de l'école, j'ai désobéi, j'ai encore menti, je me suis battu avec Christian »... Le vent se lève, le sable envahit la ville, « Dieu a l'air vraiment fâché »... une tempête effroyable, ma mère porte un ensemble bleu marine, ou plutôt portait un ensemble bleu marine ! « Je jure d'être sage de plus jamais recommencer »... En quelques minutes, il change de couleur, nous sommes habillés de sable ! « Si on ne meurt pas, en rentrant, je fais ma punition, je le promets »... L'astuce est de marcher à reculons, au risque de se cogner dans un poteau. « 100 fois, je ne dois pas bavarder en classe »...Ça craque sous les dents, ça pique les yeux. « C'est beaucoup 100 fois »... Il y aura plusieurs morts, une barque de pêcheurs qui s'est retournée avec la force du vent. Nous avons survécu, je n'ai pas fait ma punition, la maîtresse a doublé la mise, puis a triplé, et a fini par abandonner. Nous connaîtrons de nombreuses tempêtes de sable, rarement aussi fortes, toujours impressionnantes.
[ Ajouter un commentaire ] [ Aucun commentaire ]

# Posté le mardi 07 octobre 2008 11:37

Modifié le mercredi 08 octobre 2008 01:38