Plus tard, on frappe à la porte, Saïd et monsieur Mokded entrent.
Monsieur Mokded ! A l'âge indéfini, homme à tout faire, chaouch en arabe, qui s'occupe de l'entretien au lycée où papa enseigne, il nous fera découvrir les us et coutumes du pays et sera un peu notre grand père de Tunisie.
Les rues recommencent à s'animer, la nuit tombe, une fanfare parcourt la ville, elle passera régulièrement pendant le mois de ramadan, pour notre plus grande joie nous pouvons la voir de notre appartement. Les musiciens sont habillés en rouge, ils ont fière allure ! Nous sortons, direction la " ville arabe ", à deux minutes. La " ville arabe ", première cité arabo- musulmane, protégée par des remparts, qui deviendra un véritable ghetto du temps des colons. Nous franchissons ces remparts par la porte principale, Bab Diwan, noire de monde, des ruelles si étroites que l'on marche en file indienne, je donne la main à mon père, quoi qu'il arrive, je ne la lâcherai pas ! Des odeurs de nourriture à l'huile d'olive, d'épices, de sueur, mélangées aux parfums entêtant des femmes, le brouhaha des transistors, des conversations... C'est la fête !
... Bondjourno ! Good'morning ! Françèse ? Italiano ? Espagnol ? Plaisir des yeux !.....
Les marchands de souvenirs nous interpellent, nous invitant à entrer, à voir toutes les splendeurs pas chères, prix spécial pour vous ! Des tapis, des babouches, des gargoulettes, des poteries de Nabeul jaunes et vertes, anciennes, du temps où je vivais à Sfax, des poteries dont se servait ma mère...
Le souk el-Attarine, souk des parfums et des épices, le souk des forgerons, des dinandiers, des tissus, papa connaît déjà, veut tout nous montrer, une halte au magasin de Saïd, qui nous promet des costumes sur mesure, dans les meilleurs tissus... j'ai envie de faire pipi.. la visite continue, des montagnes de gâteaux dans des échoppes minuscules, des serpentins oranges au miel, que l'on nous sert dans des sacs en papier beige, des gâteaux aux formes diverses, aux goût plus que sucré, on se gave, j'ai la tête qui tourne, j'ai peur !... Et j'ai envie de faire pipi !
J'ai peur de cette foule, de ces gens qui me regardent, me bousculent, me parlent sans que je ne comprenne. Les femmes m'apostrophent, « qu'il est mignon le Françaoui ! » Elles veulent m'embrasser, me tripatouiller, j'ai peur ! Monsieur Mokded est là pour me rassurer,
- Tu sais, en Tunisie, les enfants sont rois, personne ne te fera de mal...
- j'ai peur quand même !...
- ...
- Je voudrais faire pipi !
Je respire, enfin de l'air, je veux vite oublier ce labyrinthe, à chaque fois que j'y retournerai j'aurai peur, les ruelles désertes m'effraient encore plus, celles où l'on croise une femme voilée de son safsari, où un homme en burnous qui s'éloigne, j'ai l'impression que tout peut m'arriver, me perdre, que l'on m'enlève, ou je ne sais quoi, comme ce jour où avec papa nous allons chez Saïd, je décide d'être grand et lui lâche la main, je le suis à travers le dédale des rues, fier de moi, soudain je me rends compte que la personne qui me précède n'est pas mon père, panique à bord ! Au secours, je suis perdu ! Je vais mourir !
Je ne suis pas mort, personne ne m'a enlevé, en quelques secondes, il m'a rejoint, un petit sourire en coin !...Un jour moi aussi je viendrai tout seul dans la médina...
C'est au café de Paris où maman boit son premier thé à la menthe que je peux enfin soulager ma vessie... qui doit être aussi grosse qu'un ballon de foot !
" Il n'y pas d'alcool dans les bistrots ?
- On ne dit pas bistrot, ici, ce sont des cafés ! me reprend papa, la religion musulmane interdit de boire de l'alcool...
- Ok pour café... et la grenadine ?... "
Pas de gros rouge qui tache, pas de blanc limé, pépé ne serait pas content ...
Le lendemain, les " Françaouïs " sont un peu secoués, le sommeil fut agité, dormir sur un matelas en alfa, c'est un peu comme dormir sur un paillasson, les festivités ont duré toute la nuit, et à cinq heures du mat', l'appel à la prière, les bruits de la ville redémarrent, les voitures qui klaxonnent, la musique, tout le tintoin...
Ils ne dorment donc jamais ?
Fini la tranquillité de la rue Jean Jacques Rousseau à Oullins !
Sfax dont nous parlions tellement depuis quelques mois, est là, sous mes yeux, grouillant d'activité. A la fenêtre du troisième, je regarde ma nouvelle vie, tant de changements en si peu de temps...ce matin, p'pa nous emmène au marché à 10mn de la maison, face au port, un marché couvert, avec des arcades, comme la plupart des bâtiments, des têtes de mouton, de chèvres pendent dans les boucheries peintes en rouge, où des nuées de mouches se délectent.
" Tu crois que je peux acheter de la viande ? demande m'man,
- Bien sûr, elle est fraîche, elle est belle, on peut sans risque ! confirme p'pa."
A midi, ce sera poisson pour tous, des soles, un poisson aussi plat qu'une crêpe.
Sur les étals des poissonneries, des espèces toutes différentes, une odeur de mer incomparable avec celle fade des poissons d'eau douce du Rhône.
Les prix sont dérisoires, les légumes et les fruits magnifiques, m'man est comblée, en France, il fallait se priver ; seul bémol, il faut cuisiner à l'huile d'olive, nos palais aseptisés, n'ont pas encore l'habitude, ça viendra.
Le quotidien devient quotidien, les mois passent, de découverte en découverte, je me familiarise avec toutes ces différences, chez monsieur Mokded, j'apprends à manger avec les doigts, assis par terre autour d'un grand plat en terre, un bout de pain, un bout de viande, un peu de semoule, et hop, à la bouche, pas de fourchette, pas de couteau, pas de table, pas de chaises...notre maladresse fait rire, pour ma part je me débrouille très bien, maman a beaucoup plus de difficultés, elle a droit à une cuillère, à la maison, " on mange à la française" , pas question de déroger. Je découvre aussi toutes sortes de fruits, les dattes, les oranges, les figues de barbaries, la pastèque...
A l'école des s½urs " la mission ", fini les vacances, le maître fait l'appel, les prénoms sonnent comme les chansons du poste, Samira, Hatem, Khaled, Hamsa, Leïla, Fathi, Rachida... je suis en classe d'arabe littéraire, mon livre est ouvert devant moi, je sèche. Déjà pas doué pour la scolarité, c'est la catastrophe ! Je préfère aller en calèche ou en taxi vert et blanc à la plage du Casino, petit coin de sable, où la jet set sfaxienne vient se faire bronzer, n'ayant de Casino que le nom, un bar, une terrasse, une piste de danse, où le samedi soir on va danser le jerk avec l'orchestre Les Bond's, un concert de Pascal Danel en 1966 qui chante Les neiges du Kilimandjaro, c'est comment déjà la neige ?
Aujourd'hui... COIFFEUR !... Impossible d'y échapper ! P'pa a fait son armée en territoire colonisé d'Indochine, il était " coiffeur " à bord du Pasteur, (paquebot qui transportait les troupes françaises), métier qu'il n'avait jamais exercé auparavant. Le voyage durant trois mois, il a eu le temps de faire SON apprentissage... ! Les " outils " à la main, tondeuse, rasoir, ciseaux et peigne, mon frère et moi, nous sommes gentiment invités à venir nous asseoir sur la chaise de " torture " ! Le seul choix qu'il nous reste, c'est d'être prem's ou deuz' ... bagarre !... perdu, je m'y colle ! J'ai l'impression que la tondeuse m'arrache la peau, j'ai des cheveux plein les yeux et le dos qui gratte à mort, la balayette me fouette le visage, je n'ose me regarder dans la glace, si seulement Christian pouvait arrêter de rigoler ! On verra bien tout à l'heure ! A bord de son bateau, p'pa n'a appris qu'une seule coupe, la coloniale, court devant, rasé derrière, et bien dégagé sur les oreilles ! Deux feuilles de choux de chaque côté de la tête, vas plaire aux filles avec une tronche pareille ! Mais c'est ça ou le « salon de coiffure local »... ce qui revient au même !
Après quelques mois nous quittons le centre ville pour un petit immeuble plus tranquille, moins bruyant, l'immeuble Combremont ; le déménagement se fait sur une charrette tirée par un mulet, le peu de meubles, les lits et les matelas sont savamment entassés, mon frère à côté du charretier et moi juché au sommet à faire l'andouille, mes parents suivent en bus, effectuant ainsi environ 3 km. On y restera 2 ans, changeant deux fois d'appartement, fini l'école des s½urs, je suis à l'école Cachard , à mon grand soulagement à l'époque, je n'apprends plus l'arabe, à mon grand regret aujourd'hui, j'aurais dû continuer.
Dès qu'il fait beau, nous mangeons sur la terrasse de l'appartement, à l'ombre des palmiers. C'est l'été, il est 14h, tout est calme, la torpeur quotidienne s'est installée, à l'heure de la sieste, le temps s'arrête, plus rien ne bouge... sauf... que je suis toujours à table à finir mon assiette, le reste de la famille ayant depuis longtemps déserté ma compagnie, me laissant seul, à mâchouiller et remâchouiller ces aliments qui s'obstinent à ne pas vouloir rejoindre mon estomac. Manger m'ennuie profondément, chaque repas est un calvaire, je pèse trois fois rien. Je vais voir maman pour négocier une fin de repas ... : « Qu'est ce qu'il reste dans ton assiette ? »...- Je sais pertinemment que si je dis « pas grand-chose », je vais devoir finir, et si je dis « beaucoup », je devrais encore manger, ce qui est « kif kif » ! Même pas un chat à qui refiler mes restes ! Je retourne à mes interminables mastications, attendant que tout le monde s'endorme pour tout mettre à la poubelle ! Plus tard, le toit plat de la villa Gharbout accueillera, pour la plus grande joie des oiseaux, le pain d'épices « infect » de mes goûters !... Depuis, j'ai résolu le problème, je mange tout et n'importe quoi en 4 minutes chrono !
