C'est quoi ce gros bateau ?
C'est le grand jour ! Le taxi 404 Peugeot de chez 'Pagan' nous emmène à la gare de Perrache, les bagages ont rempli le coffre, la galerie du toit, on en a même sur les genoux !
Sur le quai, il fait un froid de canard. Le train arrive, il faut charger les bagages, on nous aide, nous prenons nos places, maman m'explique la marche à suivre, en l'occurrence ne rien faire ! Ne rien dire ! Ne pas bouger ! Rester tranquille ! Ben voyons !
Les adieux se sont faits à Oullins, tout le monde a pleuré, promis, on écrira ! Le train s'ébranle, quitte Lyon, la famille, le brouillard, la neige, et l'école sans regret ! Je ne m'imagine rien, je ne sais pas ce qui m'attend, dans mon cerveau, la case futur n'est pas assez développée, je n'arrive pas à me projeter plus en avant, pas grand-chose qui nourrisse mon imaginaire ! Les reportages d'Algérie, à la télé, sont en noir et blanc, et souvent violents ; sur mes livres d'école, aucune image du Maghreb ; de toute façon ils sont refermés et pour l'instant oubliés ! Je me contente sagement de regarder défiler le paysage, maman a dit: " Tranquille ! "... J'obéis ! Je ne sais pas ce qu'est la mer, un paquebot, ou un hôtel, je suis un peu impressionné, c'est ma première aventure, la Tunisie n'a pas de visage, et " Fasque " est bien loin.
Gare St Charles de Marseille.
- M'man c'est qui St Charles, c'est le général ?
- Mais non, t'es bête, St Charles est un saint, le général est un homme politique, il n'y a pas de saint chez les hommes politiques !
On est dans le sud de la France, le Vieux Port, une poignée de valise qui craque sur la Canebière, enfin la mer, l'hôtel ' Rome et St Pierre'. On nous sert un 'p'tit dèj' au saut du lit, j'adore, je veux féliciter tout le monde pour autant de délicatesse.
La suite est un peu confuse, les préoccupations d'un enfant de 6 ans et demi n'étant nullement d'ordre administratif, je laisse le soin à ma mère de s'en charger, ce qu'elle fait admirablement bien.
Nous montons la passerelle, je suis impressionné par la taille du bateau, sa coque est noire et blanche, le Ville de Tunis. Le même qui servit peu de temps auparavant, au rapatriement des " pieds noirs ". Des hommes, des femmes et des enfants qui faisaient le chemin en sens inverse, laissant tout derrière eux, " une main devant, une main derrière" comme ils disent ! tragédie d'une vie de bien-être qui s'achevait, quittant leurs villes blanches, leurs terres, leurs maisons, libérant un peuple opprimé par plusieurs générations de colonisation.
Avec mon frère, on a envie de jouer sur ce paquebot grand comme une ville, tout voir, tout connaître. Les salons luxueux, les ponts, les coursives, la salle des machines, monter et descendre cet escalier aux rampes de cuivre. De longs couloirs nous conduisent à une cabine minuscule, démesurément petite par rapport à la taille du géant.
Après installation, retour sur le pont, il pleut, la France pleure notre départ, le bateau bouge, nous quittons le port, la basilique, le château d'If ; la côte de plus en plus petite disparaît, la pleine mer, immense, pleine à perte de vue. J'ai comme un besoin de courir à l'avant du monstre, de me mettre debout sur la rambarde, de lever les bras, et de crier « je suis le maître du monde ! (Une idée, comme ça !)...
Pourquoi la mer bouge-t-elle tout le temps, pourquoi l'estomac ne garde-t-il pas ce délicieux repas, pourquoi ce qui est si bon à manger ne l'est-il plus lorsque il ressort? C'est encore loin la terre ?
- Ça s'est vraiment passé comme ça ?
- Bien sûr !
- Même le coup de la rambarde ?
- Mais non, c'est un clin d'½il !
- Et après ?...
- Après...
Nous sommes en avril 2002, à bord de l' A320 de Tunis air, l'hôtesse annonce l'arrivée imminente. Nous survolons mon pays d'adoption, l'émotion est grande, je me souviens...
...La salle à manger est à l'échelle du navire, nous sommes en train de déjeuner lorsqu'une personne nous fait remarquer que la terre est en vue, direction le pont au pas de course, effectivement, après 24 heures de traversée, la Tunisie est là ! Le soleil, la chaleur! Un homme à côté de nous, un transistor à l'oreille écoute des chansons arabes. Comme dans un film, je suis acteur de mon histoire. Bizerte, la blancheur des maisons, les palmiers, les plages, le Bou-Kornine ( montagne' à deux cornes) que j'escaladerai dans quelques années, la Goulette, où j'irai en TGM, le canal, interminable, le port de Tunis, immobilisation totale, fin du voyage, débarquement !...
...Je descends les marches de la passerelle, l'A320 est bien petit à côté du Ville de Tunis de mon enfance, l'aéroport Tunis Carthage. Vérification des passeports, la notion de temps n'est pas la même, j'ai hâte d'en finir, des odeurs, des sensations me reviennent en mémoire comme mes premiers pas sur le sol tunisien...
...Papa est sur le quai, il nous attend, de joyeuses retrouvailles après un long mois d'absence. Saïd, déjà ami de la famille, marchand de tissus de son état, est là aussi, le dépaysement est total, cette langue incompréhensible, ces habits si différents, on nous appelle au micro, nous passons devant tout le monde, grâce à Saïd, dont le cousin est douanier, nous sortons du bâtiment, deux taxis rouge et blanc, chauffeur à la gare, direction , " Fasque ".
....Le temps des formalités en tout genre est passé, la voiture de location est livrée après une demi-heure de paperasse, une R19 grise un peu âgée, un peu cabossée mais qui fera bien l'affaire. Ma belle s½ur, Anita, qui entend parler de la Tunisie depuis 27 ans, mon frère et moi sommes sur le sol tunisien pour des retrouvailles après 30 ans d'absence...
...Le paysage défile, maman a le regard perdu dans ces vastes plaines de plus en plus désertiques, Sfax est à 270 Km au sud de Tunis, en plein sahel tunisien. Saïd commente et sourit tout le temps, les gens autour de nous parlent fort et rient de bon c½ur, " le bruit et l'odeur "! Ces odeurs qui resteront gravées à tout jamais dans ma mémoire...
..." Le bruit et l'odeur " ! Tunis, les souks, les ruelles étroites, le marché central, le poisson, bien rangé, constamment aspergé d'eau, les poulpes, les crevettes royales, les chevrettes, (petites crevettes), le brouhaha incessant des marchands interpellant le client, vantant la qualité du produit, jurant qu'il est le meilleur. Le marchandage, de rigueur dans le monde arabe, les fruits et légumes présentés en pyramides, les épices, la menthe fraîche, la coriandre, le jasmin, ... le flot de véhicules... la conduite est hasardeuse, il faut absolument que je reste concentré....
Nous traversons une mer d'oliviers, des oliviers à perte de vue, 1,5 million d'ha d'oliviers, nous explique Saïd, fier du développement économique de son pays. Pays qui deviendra le mien, des Phéniciens aux Aghlabides, en passant par les Guerres Puniques, mes ancêtres les gaulois vont s'éloigner de plus en plus, faisant place à l'histoire, la géographie et la politique du Maghreb...
...Anita a l'impression de tout connaître, elle en a tellement entendu parler... l' Avenue Mohamed V, l'avenue Habib Bourguiba, l'hôtel Africa, le passage, le théâtre, la cathédrale...l'hôtel Salammbô, rue de Grèce, on décharge les valises.
J'ouvre les volets de la chambre, un petit balcon au 2eme étage, en plein centre de Tunis, loin des palaces, club M... et autres usines à touristes. Je m'inonde des rumeurs de la rue, du grouillement totalement désordonné des voitures et des piétons, je replonge au c½ur de la vie tunisoise...
Gare de Sfax, tout le monde descend !... le centre ville, j'ai le regard à 380 degrés, une forte odeur de mulet, d'huile d'olives, des charrettes surchargées sont tirées par des ânes, autour de moi des femmes voilées, des hommes avec des bonnets de feutre rouges (la chéchia), des petits taxis (des 4CV) verts et blancs, des mendiants, des maisons inhabituelles, bien blanches, des banderoles de petits drapeaux rouges avec un croissant et une étoile blanche, mon nouveau drapeau ! Saïd m'explique :
" Le fond rouge représente le sang des martyrs, le blanc la paix, le croissant l'unité de tous les musulmans et les branches de l'étoile les cinq piliers de l'islam."
Des écritures totalement impossibles à déchiffrer,
" Tu veux apprendre l'arabe ? "
Il voudrait déjà m'apprendre l'alphabet arabe ! On va attendre un peu !
Les " françaouis " débarquent ! Comme des bêtes curieuses les passants nous regardent, amusés, des enfants tendent la main pour récolter quelques pièces, Saïd les éloignent un peu durement !
Avenue Hedi Chaker , immeuble Sarfati, troisième étage, un appartement immense, des meubles, peu nombreux, perdus dans l'espace, notre chambre ? Deux lits aux matelas d'alfa, durs comme du bois,
" papa, c'est quoi l'alfa ?
Dehors, la douceur en cette fin de journée du sud.
- l'alfa est une herbe haute que l'on fait sécher, qui sert à la fabrication des nattes, des paniers, des matelas."
- Le tableau que je suis en train de peindre me replonge dans ces souvenirs, si fort, si présents.Un paysage, une rue, un homme en burnous marron coiffé d'une chéchia, des femmes portant le safsari (voile blanc)... On est en juin 2006, je viens d'avoir cinquante ans, quarante trois ans nous séparent, le petit enfant est adulte. Ai-je grandi si vite ? Ai-je seulement grandi ? Est-ce cette enfance qui m'a grandi ? Je suis artiste peintre, je peins la Tunisie, " ma " Tunisie, je la raconte dans mes toiles. Hier, aujourd'hui, tout se bouscule, et me revient dans le désordre !
...A droite, le théâtre municipal, la maison de l'artisanat, l'avenue de Paris, le lycée Carnot, à gauche, la porte de la mer, Bab El Bhar (anciennement porte de France), les souks.
Priorité est faite au lycée Carnot, Anita préfèrerait les souks, plus typiques ! Ce sera pour plus tard !
Lieu de toutes mes souffrances, de tous mes désespoirs, cauchemar de mon adolescence, le Lycée, (aujourd'hui Lycée Habib Bourguiba) est bien là, fier représentant de l'enseignement et de la rigueur, que j'ai maudi maintes et maintes fois, mais à qui je pardonne aujourd'hui.
Une déflagration ! Un coup de canon !... La guerre ?... Un chant venant de nulle part ! Les rues se vident d'un seul coup... Quelle impression bizarre ! J'ai peur ! Dois-je pleurer ? Non, je suis grand, j'arrive à dire Sfax !
Ramadan ! Mot nouveau, nouvelle coutume, papa nous explique, amusé de nos réactions, le principe du jeûne:
" le neuvième mois de l'année musulmane, entre le lever et le coucher du soleil, aucun aliment ne doit être absorbé, pas même de l'eau. Au coup de canon et au chant du muezzin du haut du minaret des mosquées, le jeûne est fini, on peut manger.
- Dis maman, nous aussi on fera le ramadan ? "
- Je peins sur des écritures arabes, sur du papier marouflé sur toile, un papier d'emballage qui ressemble étrangement aux papiers de Tunisie, qui servaient à tout, à emballer les amandes grillées, les olives, l'harissa...
J'utilise des vernis pour la transparence, je n'ai aucun message dans mes écritures, - juste parfois des proverbes Tunisiens que je recopie.
...Enfin les souks, même après trente ans d'absence, je me rappelle de tout, des rues, des quartiers, des avenues, Tunis a changé, mais pas la Tunisie! Beaucoup de nouvelles constructions, qu'importe, avec mon frère, on se balade comme si on n'était jamais parti, Anita en touriste découvre !
C'est impressionnant une ville totalement étrangère, complètement vide ! Des musiques nous parviennent...Lointaines...il est 18h, le Maghreb mange, on en profite pour déballer nos affaires...