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Pascal lionnet
Evolution I

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Régulièrement,
pépé et papa défilent
dans la grande rue
avec la 'clique',
le Réveil Oullinois,
pépé joue du tambour
et papa de la trompette,
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# Posté le vendredi 11 janvier 2008 13:16

Modifié le dimanche 13 janvier 2008 06:24

Les yéyés...




En rentrant de l'école, une surprise nous attend, les grand parents ont acheté une télévision toute neuve, la famille découvre, sur une seule chaîne et en noir et blanc, les actualités, les speakerines et la mire qui annonce le début des émissions. Je suis fasciné par Johnny Hallyday qui se déhanche dans «Le temps des copains». Je me roule par terre en l'imitant. Je suis le roi du Rock'n roll : quand je serai grand, c'est sûr, je serais une idole ! Les yéyés font leurs shows, les Chaussettes Noires et les Chats Sauvages enflamment la jeunesse comme mon oncle René, qui est marié avec Yvette, ma marraine, la s½ur de p'pa (qui est coiffée comme Sylvie Vartan). Avant, l'oncle René était un blouson noir, il traînait avec la bande de la Saulaie, le quartier des voyous, Yvette dit qu'ils se battaient avec des chaînes. Maintenant qu'une petite fille est née, ma cousine Christine, il est plus calme. Il a une Vespa, je monte devant, debout, entre lui et le guidon, ma tante Yvette derrière...en route pour un tour de manège, comme à la fête foraine, mais en vrai, je suis vach'ment fier ! Un jour, dans une descente, les freins lâchent, c'est l'accident. Heureusement que je n'étais pas avec eux. Yvette a un énorme trou dans le genou. Y a plus de 'Vespa'... Dans la série des accidents, papa a une mobylette Peugeot beige, achetée par le biais de l'entreprise de pépé, " Martin-Moulet-qui-fabrique-des-pompes-pour-les-avions ", il part pour une après midi de pêche avec Christian, assis sur le porte-bagages arrière, tout va bien jusqu'au moment où le pied de mon frère se prend dans la roue arrière... badaboum, tout le monde par terre ! Christian se brûle la jambe avec le pot d'échappement. Fini la mobylette! De toute façon elle était toujours en panne. P'pa achète un vélo, il remmène mon frère, assis, cette fois, sur le cadre avant, son pied se reprend dans la roue avant, rebadaboum...fêlure du scaphoïde pour papa...chacun son tour pour les bobos, Christian n'a rien !..... Après il a acheté une Aronde Simca noire, c'était plus sûr !
Avec l'Aronde, nous pouvons aller à Brignais plus souvent, aux portes de Lyon, chez ma grand-mère maternelle, mémé Simone, qui est chef couturière et pas commode ! Pépé Henri, son mari, est décédé à l'âge de 33 ans, il y a longtemps, maman avait 5 ans, ma tante Gisèle 3. Il faisait une livraison, il s'est arrêté au bistro pour boire un coup, et il est mort, comme ça, subitement, sans dire pourquoi, laissant sa famille et sa camionnette. Il ne reste plus que des photos vieillissantes, jaunies par le temps. Mémé dit que je lui ressemble, que j'ai ses "attitudes". Elle a dû trimer dur mémé pour élever ses deux filles et sa s½ur, la tante aveugle. Elle habite au bord du Garons ; l'été, on y pêche des vairons à la fourchette, avec les sandales en plastique transparent qui laissent des marques blanches sur les pieds. Mon oncle Didi, mon parrain, ma tante Gisèle, la s½ur de maman, leurs trois filles, Evelyne, qui a mon âge, Annick et la petite dernière Sylvie, viennent d'emménager aux HLM, des bâtiments tout neufs, le presque luxe en ces années modernes, avec une salle de bain, une baignoire ; « qu'est-ce- que vous êtes bien » leur dit m'man, c'est sûr que ça change de l'appartement du deuxième, route nationale, avec les WC en bas dans la cour et l'eau à tirer à la fontaine d'en face, de l'autre côté de la route. Tonton est routier, avant il conduisait un Rochet-Schneider 1938, maintenant il a un Berliet semi-remorque, il adore les voitures et rouler vite. Il a déjà eu une traction Citroën 11 noire, une Aronde Simca bordeaux, une Peugeot 203 grise et une Simca Trianon V8 bi couleur, noire à toit blanc ! Quand je serai plus grand, je pourrai aller avec lui dans son camion ! C'est à quel âge qu'on devient grand ?
Pour l'instant, je suis au parc municipal avec les Brigniairos, je pédale comme un taré dans ma Dauphine rouge, je vais aussi vite que Fangio, le célèbre coureur automobile, j'ai les mollets et les cuisses en feu, je fais le tour du parc en 4 mn 20 sec, je compte dans ma tête, mon propre record est à battre, 3 mn 10 sec ; un virage à la corde, un peu trop serré, la voiture mord le bas côté, dérape, un coup de volant, je rattrape in extremis. L'accident est évité de justesse, j'accélère, je peux encore y arriver... à ce moment là, Christian me double sur son vélo à une vitesse vertigineuse, et sans effort, j'essaye de le rattraper, en vain, je me rends compte du ridicule de mes performances : Louison Bobet a battu Fangio! A quoi sert tant d'efforts ? Dernier tour du parc, au ralenti, le tour du déshonneur ; arrivée penaude au stand ; j'abandonne ma caisse en fer, je veux apprendre à faire du vélo...tout de suite !
"Christian prête ton vélo à ton frère ...
- Attends, encore un tour !
Je sens le caprice venir ...
- Allez soit gentil...
- Mais il ne sait pas en faire !
- Justement il veut apprendre ...
- Un dernier tour !"
Je crise !
Je crise tellement que j'ai le vélo !
Je monte dessus, il n'a pas les petites roues à l'arrière, papa me tient par la selle, je pédale, elle est pas belle la vie ?... Coucou papa !... Comment coucou papa !... Je suis seul aux commande !... Je sais faire du vélo, je ne m'étais même pas rendu compte...quelle victoire, j'ai la conduite encore un peu hésitante, mais ça va ! Facile ! Je passe devant ma ferraille rouge :
"Toi, tu finiras à la cave ! "

C'est Evelyne, ma cousine, qui a eu l'idée de jouer à chat perché en rentrant du parc, je cours sur le muret en bas de chez mémé Simone, je veux montrer mon agilité, je passe au dessus des escaliers en pierre, qui passent eux, sous le muret ; mon agilité me lâche à ce moment là...
Je me réveille dans le lit de mémé, un fer à repasser à la place de la tête, ou une enclume, la lèvre comme Donald, et un troupeau de chevaux qui galopent dans mon crâne, le tiercé du PMU, le cheval gagnant s'appelle " chute vertigineuse ", le second " trou noir " et le troisième " j'ai mal partout ".
Suite à ma chute, heureusement pas grave, j'ai le droit de rester en convalescence à la maison, on est lundi, jour de lessive ! La cuisine est remplie de buée, ça sent l'eau chaude, le savon... pas celui qui fait pas les yeux bleus... le Bonux, le paquet en carton et ses cadeaux surprises. Une pile de linge attend d'être brassée à la main avec une grande spatule en bois dans la lessiveuse en zinc pleine d'eau bouillante, une fois je suis tombé dessus, heureusement elle était vide, j'ai une cicatrice au front. J'ai aussi une cicatrice à l'index de la main gauche : papa réparait le robot Moulinex qui fait la mayonnaise, j'ai mis le doigt sur l'hélice au moment où il était réparé ; il marche vraiment bien, il a failli me couper le doigt !
Dans la vie, heureusement, tout passe, même les bobos, aujourd'hui, il fait soleil, Je joue avec Christian au Tour de France, à l'ombre des grands platanes, en bas, en face de notre maison du 6 rue Jean Jacques Rousseau ; les petits cyclistes en métal foncent à tout berzingue, les motards, la voiture balai... le peloton arrive... la foule agite des petits drapeaux au passage des coureurs, elle acclame le maillot jaune, Jacques Anquetil est en tête, Raymond Poulidor deuxième, les caravanes publicitaires lancent des casquettes, des stylos... à l'arrivée de l'étape, les cameras de télévisons s' apprêtent à accueillir le vainqueur... tout à coup un bruit sourd attire notre attention, j'ai vu sans le voir quelque chose dégringoler le long de la façade de la maison, je me dis qu'un cartable est tombé par la fenêtre... Le cerveau doit associer une image à un bruit, si il n'y en a pas, c'est la panique et la peur s'installe, une image, même fausse, parfois ça rassure ! On va voir, c'est Bibi, le chat de la mémé, il a l'habitude de se mettre sur la rambarde de la fenêtre, il s'est endormi et il est encore tombé du troisième étage, c'est la troisième fois ! Il est con ce chat ! Tout le monde arrive en courant, papa l'examine, il a une patte cassée, il s'improvise vétérinaire et lui pose une attelle. Un peu sonné le Bibi, mais pas ému pour autant. Fini la rambarde... pour l'instant !...Je n'ai plus envie des cyclistes en métal, les vieilles motos déglinguées qui ne marchent plus , dans la cour derrière la maison, n'attendent que nous ; on fera les motards du tour.
Pour accéder à la cour je passe devant la porte de la cave, je l'ouvre, un escalier plonge dans les entrailles de la maison, une odeur de moisi et de froid, le charbon y est stocké, tout est noir, le charbonnier qui livre le charbon est lui aussi noir de suie ! Pas de lumière, il faut descendre avec la Wonder, Christian veut y aller pour jouer à cache-cache, je referme vite, j'ai la trouille ! Une trouille énorme ! Laisse tomber les vieilles motos, je préfère aller au grenier, plus clair, qui sent la poussière, un long couloir avec de la lumière qui vient du toit par des tuiles transparentes, on va y jouer les jours de pluies, maman y étend son linge... Courir le plus vite possible entre les draps mouillés qui nous fouettent le visage... chaque appartement a son grenier, une petite pièce sous le toit, p'pa y a son atelier, un bazar indescriptible rempli d'outils, plus agressifs les uns que les autres, particulièrement les ciseaux à bois, j'en ferai les frais beaucoup plus tard, le jour où je me suis improvisé menuisier.... Ce sont d'anciennes chambres de bonnes, m'a expliqué 'man ! Faut dire que la maison où nous habitons appartient au patron de pépé, 'Martin-Moulet-qui....', c'est une maison bourgeoise de trois étages plus cave et grenier, avec des stores en bois aux fenêtres pour l'été, même que quand le chat tombe de la rambarde, il essaye de se rattraper après, maman l'a vu !
La journée a été mouvementée, le Bibi est dans son panier, la patte raide, la télé est allumée.
La France bouge, construit et innove. Au journal télévisé, la première centrale nucléaire française est mise en service, je n'en comprends pas exactement le fonctionnement, mais c'est pour fournir de l'électricité aux nombreuses habitations qui poussent comme des champignons, si ça pète, on va tous taper à la porte de St Pierre ! Ça, c'est parrain qui l'a dit ! On parle aussi des " hypermarchés "qui vont bientôt ouvrir, ce sont des magasins immenses où l'on fera ses courses avec des chariots ! N'importe quoi !
Les programmes continuent, le général de Gaulle fait un discours, toujours très solennel, il faut se taire ! Ecouter, regarder... je me mets au garde-à-vous et salue la télévision, c'est important la politique ! Surtout lorsque le grand Charles s'adresse aux « Françaises, Français !» On ne rit pas avec les choses sérieuses !... Après, les discussions s'enflamment, les adultes parlent fort et se quittent fâchés ! Moi je préfère regarder, couché à plat ventre sous la table de la salle à manger, les lions et les clowns de La piste aux étoiles ! Avec Roger Lanzac le " beau " Monsieur loyal, comme dit maman, il a du charme ! Quand je serais grand, je serais clown... ou dompteur...ou Roger Lanzac...J'aime aussi me plonger dans les romans feuilletons des Nous Deux de mémé, c'est toujours les même histoires d'amour en noir et blanc... - Françoise aime Alain qui aime Véronique qui sort avec Franck... coiffures gaufrées, foulard et lunettes, ½il de chat sur fond de Côte d'azur et de Renault Floride Caravelle décapotable...le rêve...
Un jour les Anglais débarquent, quatre garçons qui s'appellent les 'Beatles', qui chantent et jouent de la guitare, les filles en sont dingues, elles pleurent, s'arrachent les cheveux, c'est décidé, quand je serai grand, je ferai Beatles !...Et toutes les filles se rouleront par terre devant moi !





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# Posté le samedi 12 janvier 2008 02:57

Modifié le mercredi 08 octobre 2008 01:28

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# Posté le samedi 12 janvier 2008 03:03

Papa est un champion...



Papa donne des cours de natation à la piscine d'été d'Oullins, maman est à la caisse, juste l'après-midi, il est maître d'éducation physique, c'est un sportif, un vrai ! Un gymnaste ! Champion du Rhône en 1955, il a eu sa photo dans le Progrès, il est le meilleur du Rhône! Peut-être qu'un jour il sera le meilleur de France ou du monde ? Et qu'il passera à la télé aux actualités sportives - Il fait le soleil à la barre fixe, des sauts périlleux, et plein de mouvements aux agrès. Lors d'une démonstration de sauvetage il se jette tout habillé dans le Rhône, l'eau est à quatorze degrés, le courant violent, c'est un exploit. « Quand je serais grand... » ...Un jour, on lui propose d'enseigner en Tunisie. Depuis quelques temps, j'entends parler de voyage à l'étranger, " d'évènements " qu'il y a eu en Algérie, de «on ne va pas aller dans ces pays, il y a peut-être encore la guerre !»...Guy, le frère de mon parrain a " fait l'Algérie" ; au départ c'est parrain qui devait y aller, mais comme il était marié et avait deux filles, son frère, célibataire, s'est engagé à sa place. Sur le terrain, dans le Djebel, leur patrouille est tombée en embuscade, il a pris une balle dans le bras, il a une grosse cicatrice, il lui manque un bout de triceps. Quand il raconte, ça fait froid dans le dos. Aux informations, on n' entendait parler que d'attentats, de terrorisme, de fellaghas, de pieds noirs, d'indépendance... bizarrement jamais de guerre, comme si elle n'avait jamais eu lieu ! Mais le souvenir des deux dernières est omniprésent chez les adultes. Au moindre coup de feu, tout revient, les Boches, le rationnement, les restrictions ...
La Tunisie fera désormais partie de notre quotidien, on en parle à la maison, papa connaît le directeur des phosphates de "Gafsa" qui est un ami de "l'inspecteur principal de l'éducation nationale détaché de la France pour la Tunisie", il n'a qu'un mot à dire et c'est le grand voyage, l'aventure.
Le «oui, peut-être, pourquoi pas !», de maman qui a malgré tout envie de voyager, de quitter le sol français, sera décisif ! La Tunisie a obtenu son indépendance le 20 mars 1956, trois mois avant ma naissance, elle entretient de très bon rapport avec la France grâce au président Habib Bourguiba, la coopération est prioritaire, il n'y a aucune animosité du peuple tunisien envers les résidents français, c'est monsieur le directeur des phosphates de Gafsa qui l'affirme ... Le nom imprononçable de Sfax est " imprononcé " pour la première fois, dans mon charabia ce sera " Fasque " ou ce ne sera pas...
Janvier 63, p'pa embarque pour de bon, il quitte la maison pour la Tunisie, je jure d'être sage et de ne plus faire de caprice !
Février 1963, c'est l'effervescence, depuis quelques temps, tous les matins, 'man surveille le facteur, pourtant elle le sait, il passe vers 11h 30. On attend une lettre de pa', cela fait au moins quinze jours que l'on est sans nouvelle, ça gamberge dans sa tête, c'est pas le moment de faire l'andouille, un rien l'énerve, en plus, ce matin, il a neigé, 'man faisait les commissions, et nous des batailles de boules de neige bien tassées, j'en ai pris une dans l'½il, c'est Yvette qui m' a soigné, je l'ai comme on dit au beurre noir, je file doux... " Il ne manquait plus que ça ! "qu'elle a dit en colère ! ... la lettre n'arrivera peut-être jamais, si elle s'est perdue...d'autres arriveront mais pas celle-là !
La dernière nous apprend que papa a loué un appartement, qu'il a pris ses fonctions dans un lycée sfaxien... on peut le rejoindre !
Les derniers jours se passent à faire le tour de la famille, Yvette, mon oncle René et leur fille Christine reprennent notre appartement, on leur laisse tous nos meubles, nos jouets seront donnés au Secours Catholique pour les pauvres. Il a encore neigé, à Brignais ; avec les filles, nous faisons un énorme bonhomme de neige, maman prend des photos, les dernières.





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# Posté le samedi 12 janvier 2008 03:04

Modifié le mercredi 08 octobre 2008 01:29

C'est quoi ce gros bateau ?


C'est le grand jour ! Le taxi 404 Peugeot de chez 'Pagan' nous emmène à la gare de Perrache, les bagages ont rempli le coffre, la galerie du toit, on en a même sur les genoux !
Sur le quai, il fait un froid de canard. Le train arrive, il faut charger les bagages, on nous aide, nous prenons nos places, maman m'explique la marche à suivre, en l'occurrence ne rien faire ! Ne rien dire ! Ne pas bouger ! Rester tranquille ! Ben voyons !

Les adieux se sont faits à Oullins, tout le monde a pleuré, promis, on écrira ! Le train s'ébranle, quitte Lyon, la famille, le brouillard, la neige, et l'école sans regret ! Je ne m'imagine rien, je ne sais pas ce qui m'attend, dans mon cerveau, la case futur n'est pas assez développée, je n'arrive pas à me projeter plus en avant, pas grand-chose qui nourrisse mon imaginaire ! Les reportages d'Algérie, à la télé, sont en noir et blanc, et souvent violents ; sur mes livres d'école, aucune image du Maghreb ; de toute façon ils sont refermés et pour l'instant oubliés ! Je me contente sagement de regarder défiler le paysage, maman a dit: " Tranquille ! "... J'obéis ! Je ne sais pas ce qu'est la mer, un paquebot, ou un hôtel, je suis un peu impressionné, c'est ma première aventure, la Tunisie n'a pas de visage, et " Fasque " est bien loin.
Gare St Charles de Marseille.
- M'man c'est qui St Charles, c'est le général ?
- Mais non, t'es bête, St Charles est un saint, le général est un homme politique, il n'y a pas de saint chez les hommes politiques !
On est dans le sud de la France, le Vieux Port, une poignée de valise qui craque sur la Canebière, enfin la mer, l'hôtel ' Rome et St Pierre'. On nous sert un 'p'tit dèj' au saut du lit, j'adore, je veux féliciter tout le monde pour autant de délicatesse.
La suite est un peu confuse, les préoccupations d'un enfant de 6 ans et demi n'étant nullement d'ordre administratif, je laisse le soin à ma mère de s'en charger, ce qu'elle fait admirablement bien.
Nous montons la passerelle, je suis impressionné par la taille du bateau, sa coque est noire et blanche, le Ville de Tunis. Le même qui servit peu de temps auparavant, au rapatriement des " pieds noirs ". Des hommes, des femmes et des enfants qui faisaient le chemin en sens inverse, laissant tout derrière eux, " une main devant, une main derrière" comme ils disent ! tragédie d'une vie de bien-être qui s'achevait, quittant leurs villes blanches, leurs terres, leurs maisons, libérant un peuple opprimé par plusieurs générations de colonisation.
Avec mon frère, on a envie de jouer sur ce paquebot grand comme une ville, tout voir, tout connaître. Les salons luxueux, les ponts, les coursives, la salle des machines, monter et descendre cet escalier aux rampes de cuivre. De longs couloirs nous conduisent à une cabine minuscule, démesurément petite par rapport à la taille du géant.
Après installation, retour sur le pont, il pleut, la France pleure notre départ, le bateau bouge, nous quittons le port, la basilique, le château d'If ; la côte de plus en plus petite disparaît, la pleine mer, immense, pleine à perte de vue. J'ai comme un besoin de courir à l'avant du monstre, de me mettre debout sur la rambarde, de lever les bras, et de crier « je suis le maître du monde ! (Une idée, comme ça !)...
Pourquoi la mer bouge-t-elle tout le temps, pourquoi l'estomac ne garde-t-il pas ce délicieux repas, pourquoi ce qui est si bon à manger ne l'est-il plus lorsque il ressort? C'est encore loin la terre ?

- Ça s'est vraiment passé comme ça ?
- Bien sûr !
- Même le coup de la rambarde ?
- Mais non, c'est un clin d'½il !
- Et après ?...
- Après...
Nous sommes en avril 2002, à bord de l' A320 de Tunis air, l'hôtesse annonce l'arrivée imminente. Nous survolons mon pays d'adoption, l'émotion est grande, je me souviens...

...La salle à manger est à l'échelle du navire, nous sommes en train de déjeuner lorsqu'une personne nous fait remarquer que la terre est en vue, direction le pont au pas de course, effectivement, après 24 heures de traversée, la Tunisie est là ! Le soleil, la chaleur! Un homme à côté de nous, un transistor à l'oreille écoute des chansons arabes. Comme dans un film, je suis acteur de mon histoire. Bizerte, la blancheur des maisons, les palmiers, les plages, le Bou-Kornine ( montagne' à deux cornes) que j'escaladerai dans quelques années, la Goulette, où j'irai en TGM, le canal, interminable, le port de Tunis, immobilisation totale, fin du voyage, débarquement !...

...Je descends les marches de la passerelle, l'A320 est bien petit à côté du Ville de Tunis de mon enfance, l'aéroport Tunis Carthage. Vérification des passeports, la notion de temps n'est pas la même, j'ai hâte d'en finir, des odeurs, des sensations me reviennent en mémoire comme mes premiers pas sur le sol tunisien...

...Papa est sur le quai, il nous attend, de joyeuses retrouvailles après un long mois d'absence. Saïd, déjà ami de la famille, marchand de tissus de son état, est là aussi, le dépaysement est total, cette langue incompréhensible, ces habits si différents, on nous appelle au micro, nous passons devant tout le monde, grâce à Saïd, dont le cousin est douanier, nous sortons du bâtiment, deux taxis rouge et blanc, chauffeur à la gare, direction , " Fasque ".



....Le temps des formalités en tout genre est passé, la voiture de location est livrée après une demi-heure de paperasse, une R19 grise un peu âgée, un peu cabossée mais qui fera bien l'affaire. Ma belle s½ur, Anita, qui entend parler de la Tunisie depuis 27 ans, mon frère et moi sommes sur le sol tunisien pour des retrouvailles après 30 ans d'absence...

...Le paysage défile, maman a le regard perdu dans ces vastes plaines de plus en plus désertiques, Sfax est à 270 Km au sud de Tunis, en plein sahel tunisien. Saïd commente et sourit tout le temps, les gens autour de nous parlent fort et rient de bon c½ur, " le bruit et l'odeur "! Ces odeurs qui resteront gravées à tout jamais dans ma mémoire...

..." Le bruit et l'odeur " ! Tunis, les souks, les ruelles étroites, le marché central, le poisson, bien rangé, constamment aspergé d'eau, les poulpes, les crevettes royales, les chevrettes, (petites crevettes), le brouhaha incessant des marchands interpellant le client, vantant la qualité du produit, jurant qu'il est le meilleur. Le marchandage, de rigueur dans le monde arabe, les fruits et légumes présentés en pyramides, les épices, la menthe fraîche, la coriandre, le jasmin, ... le flot de véhicules... la conduite est hasardeuse, il faut absolument que je reste concentré....

Nous traversons une mer d'oliviers, des oliviers à perte de vue, 1,5 million d'ha d'oliviers, nous explique Saïd, fier du développement économique de son pays. Pays qui deviendra le mien, des Phéniciens aux Aghlabides, en passant par les Guerres Puniques, mes ancêtres les gaulois vont s'éloigner de plus en plus, faisant place à l'histoire, la géographie et la politique du Maghreb...

...Anita a l'impression de tout connaître, elle en a tellement entendu parler... l' Avenue Mohamed V, l'avenue Habib Bourguiba, l'hôtel Africa, le passage, le théâtre, la cathédrale...l'hôtel Salammbô, rue de Grèce, on décharge les valises.
J'ouvre les volets de la chambre, un petit balcon au 2eme étage, en plein centre de Tunis, loin des palaces, club M... et autres usines à touristes. Je m'inonde des rumeurs de la rue, du grouillement totalement désordonné des voitures et des piétons, je replonge au c½ur de la vie tunisoise...

Gare de Sfax, tout le monde descend !... le centre ville, j'ai le regard à 380 degrés, une forte odeur de mulet, d'huile d'olives, des charrettes surchargées sont tirées par des ânes, autour de moi des femmes voilées, des hommes avec des bonnets de feutre rouges (la chéchia), des petits taxis (des 4CV) verts et blancs, des mendiants, des maisons inhabituelles, bien blanches, des banderoles de petits drapeaux rouges avec un croissant et une étoile blanche, mon nouveau drapeau ! Saïd m'explique :
" Le fond rouge représente le sang des martyrs, le blanc la paix, le croissant l'unité de tous les musulmans et les branches de l'étoile les cinq piliers de l'islam."
Des écritures totalement impossibles à déchiffrer,
" Tu veux apprendre l'arabe ? "
Il voudrait déjà m'apprendre l'alphabet arabe ! On va attendre un peu !
Les " françaouis " débarquent ! Comme des bêtes curieuses les passants nous regardent, amusés, des enfants tendent la main pour récolter quelques pièces, Saïd les éloignent un peu durement !
Avenue Hedi Chaker , immeuble Sarfati, troisième étage, un appartement immense, des meubles, peu nombreux, perdus dans l'espace, notre chambre ? Deux lits aux matelas d'alfa, durs comme du bois,
" papa, c'est quoi l'alfa ?
Dehors, la douceur en cette fin de journée du sud.
- l'alfa est une herbe haute que l'on fait sécher, qui sert à la fabrication des nattes, des paniers, des matelas."

- Le tableau que je suis en train de peindre me replonge dans ces souvenirs, si fort, si présents.Un paysage, une rue, un homme en burnous marron coiffé d'une chéchia, des femmes portant le safsari (voile blanc)... On est en juin 2006, je viens d'avoir cinquante ans, quarante trois ans nous séparent, le petit enfant est adulte. Ai-je grandi si vite ? Ai-je seulement grandi ? Est-ce cette enfance qui m'a grandi ? Je suis artiste peintre, je peins la Tunisie, " ma " Tunisie, je la raconte dans mes toiles. Hier, aujourd'hui, tout se bouscule, et me revient dans le désordre !

...A droite, le théâtre municipal, la maison de l'artisanat, l'avenue de Paris, le lycée Carnot, à gauche, la porte de la mer, Bab El Bhar (anciennement porte de France), les souks.
Priorité est faite au lycée Carnot, Anita préfèrerait les souks, plus typiques ! Ce sera pour plus tard !
Lieu de toutes mes souffrances, de tous mes désespoirs, cauchemar de mon adolescence, le Lycée, (aujourd'hui Lycée Habib Bourguiba) est bien là, fier représentant de l'enseignement et de la rigueur, que j'ai maudi maintes et maintes fois, mais à qui je pardonne aujourd'hui.

Une déflagration ! Un coup de canon !... La guerre ?... Un chant venant de nulle part ! Les rues se vident d'un seul coup... Quelle impression bizarre ! J'ai peur ! Dois-je pleurer ? Non, je suis grand, j'arrive à dire Sfax !
Ramadan ! Mot nouveau, nouvelle coutume, papa nous explique, amusé de nos réactions, le principe du jeûne:
" le neuvième mois de l'année musulmane, entre le lever et le coucher du soleil, aucun aliment ne doit être absorbé, pas même de l'eau. Au coup de canon et au chant du muezzin du haut du minaret des mosquées, le jeûne est fini, on peut manger.
- Dis maman, nous aussi on fera le ramadan ? "

- Je peins sur des écritures arabes, sur du papier marouflé sur toile, un papier d'emballage qui ressemble étrangement aux papiers de Tunisie, qui servaient à tout, à emballer les amandes grillées, les olives, l'harissa...
J'utilise des vernis pour la transparence, je n'ai aucun message dans mes écritures, - juste parfois des proverbes Tunisiens que je recopie.

...Enfin les souks, même après trente ans d'absence, je me rappelle de tout, des rues, des quartiers, des avenues, Tunis a changé, mais pas la Tunisie! Beaucoup de nouvelles constructions, qu'importe, avec mon frère, on se balade comme si on n'était jamais parti, Anita en touriste découvre !

C'est impressionnant une ville totalement étrangère, complètement vide ! Des musiques nous parviennent...Lointaines...il est 18h, le Maghreb mange, on en profite pour déballer nos affaires...
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# Posté le mardi 07 octobre 2008 11:23

Modifié le mercredi 08 octobre 2008 01:34